Virus L.I.V.3 ou la mort des livres

Christian GRENIER

Le livre de poche jeunesse, 2003, 189 p.
Le livre de poche jeunesse, 2003, 189 p.

 

Paris, fin du XXIe siècle. Deux clans s'affrontent : les Lettrés et les Zappeurs. Les Lettrés ont mis en place un régime tyrannique interdisant les ordinateurs au profit du livre. Mais les Zappeurs, passionnés d'images et d'informatique, résistent et propagent un virus, le L.I.V.3, qui tue les mots à mesure qu'ils sont lus.

 

Allis, qui vient d'être élue membre de l'Académie Européenne des Intellectuels grâce au livre qu'elle a publié, est envoyée par les Lettrés à la recherche de l'inventeur du virus afin de trouver un antidote.

Mon avis :

J'ai relu ce roman dans le cadre des nouveaux programmes de 5e, "Imaginer des mondes nouveaux", ma collègue de français souhaitant l'intégrer à un défi lecture. J'ai trouvé qu'il restait très actuel dans sa réflexion, avec des pistes de débat intéressantes !

 

La République des Lettres ressemble fort à une dictature, y compris pour les amoureux de la lecture. Tout écran (télévision, jeux vidéo, ordinateur et même téléphone) est prohibé, il faut un permis (PPP : Permis de Prise de Parole) pour avoir le droit de "s'exprimer en public devant plus de deux personnes" et chaque soir à 21h, un couvre-feu, "L'heure du Livre", est imposé à tous ! Les Lettrés règnent donc en maîtres, d'ailleurs le texte est truffé de références littéraires, à commencer par les noms des héros : Emma G.F. Croisset, Allis L.C. Wonder, MondayeRob D.F. Binson, Colin B.V. Chloé... le lecteur (adulte) s'amuse à reconnaître les personnages de fiction et auteurs cités ! L'expérience de L.I.V. (Lecture Interactive Virtuelle), qui consiste à entrer littéralement dans le livre quand on le parcourt, semble séduisante puisqu'elle permet "une lecture directe, un contact immédiat avec l'imaginaire du lecteur", même si "les univers recréés sont des stéréotypes".

 

Mais cet état d'esprit n'est pas partagé par tous : "Paris était devenu le fief des Lettrés - une oasis factice et déconnectée de la réalité"... En banlieue, on respecte officiellement les règles... tout en cachant des écrans partout ! Les plus rebelles s'affichent Zappeurs, les addictifs se transforment directement en Hommes-Ecrans : mi-hommes mi-robots, ceux-ci sont branchés en permanence sur leur ordinateur interne ; "prisonniers d’eux-mêmes", ils sont désormais incapables de communiquer avec le monde extérieur... Belle métaphore de la dérive possible d'un excès de technologie.

 

Pour autant, l'auteur ne prend parti ni pour les uns ni pour les autres, développant dans les propos des différents protagonistes des arguments allant à la fois dans le sens des Lettrés et dans celui des Zappeurs. Ainsi pour Mondaye, l'amie d'Allis, la lecture est en train d'évoluer : "Les livres se transforment. Ils deviennent de véritables mondes enfin accessibles à tous". Dans leur sous-sol, les Zappeurs "réalisent des œuvres originales" : «Avec un lecteur CD, un synthétiseur et un scanner, ils enregistrent et mixent du son et des images » et « diffusent leurs créations pour tous ceux que le livre rebute ». Car dans ce "système en faillite", il existe bien "des illettrés et des laissés-pour-compte"...

 

Mais voilà : le virus détruit les textes, y compris ceux que l'on écrit, et pour Allis c'est comme devenir "muette une seconde fois" ! Et si "la lecture virtuelle m'avait impressionnée par son intensité (...) désormais le virus m'empêchait d'accéder à la lecture traditionnelle"... d'autant plus que pour un authentique amoureux de la lecture, "aucune image ne peut rivaliser avec les richesses d'un texte !" Et puis c'est oublier le rôle du lecteur : "Un lecteur, c'est aussi un créateur puisqu'il réinvente et se réapproprie ce qu'a imaginé l'auteur".

 

Alors pourquoi faudrait-il choisir ? On peut tout à fait concilier ses parts de Lettré et de Zappeur, "réconcilier les écrans et les livres", non ? "Les Zappeurs ne sont pas tous des fanatiques" : "Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous envions vos savoirs ; cessez d'ignorer les nôtres". Il faut accepter l'évolution de la société, sans pour autant renier ses fondements. Ce qui me gêne cependant, c'est l'absence d'antidote: est-ce à dire que la lecture telle qu'on la connaît est bel et bien vouée à disparaître?

 

Ainsi, dans ce roman relativement facile d'accès, on trouvera à la fois matière à débattre et matière narrative, le récit ne manquant pas d'action et de sentiments. Si les révélations sont parfois prévisibles, l'héroïne est charismatique, elle dont le handicap devient un atout au cours de l'aventure (personne ne se méfie d'elle, son sens de l'observation est aiguisé, etc.).

Une thématique accrocheuse pour un roman passionnant !

Mars 2017


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