La magie de l’Éducation nationale, hé hé !

Ex-ingénieur en plein doute, Ivan a accepté un poste d'Accompagnant d'Elève en Situation de Handicap (AESH) en ULIS. Face à cette classe pas comme les autres, à Matisse, l'élève qu'il accompagne, et à une équipe éprouvée par un système à bout de souffle, saura-t-il trouver sa place ?
Mon avis :

En tant que professeur documentaliste, je travaille régulièrement avec les élèves en ULIS, leur enseignant et les AESH. J'ai trouvé que cette bande dessinée rendait compte avec justesse des problématiques rencontrées, mettant des mots simples sur des situations souvent complexes. C'est très instructif, surtout pour qui est en dehors de l’Éducation nationale, car le livre met le doigt sur l'un des nombreux "dysfonctionnements du système".
Les enfants notifiés Ulis ont des difficultés dans leurs apprentissages et besoin d'un enseignement adapté. J'ai trouvé que ceux présentés dans le groupe de Mme Talmont avaient, pour certains, des handicaps lourds, davantage que dans mon collège (grand retard intellectuel, fort autisme), ce qui rend le travail (et le suivi) encore plus compliqué. C'est le cas du petit Matisse que le héros, Yvan, doit accompagner.
Le rôle d'un·e AESH n'est pas simple: il faut aider les élèves sans faire à leur place, "arriver à doser la douceur et la sévérité". Il faut également gérer les parents, souvent dans le déni. Ce qui est le plus désolant, ce sont les moqueries que subissent les jeunes de la part de leurs camarades ("J'en ai marre qu'on me prenne pour une gamine ou une teubé parce que je suis en Ulis!"). Comment faire comprendre qu'il n'y a aucune honte à avoir des difficultés ("On a tous des faiblesses")? Que "handicapé" n'est pas une insulte? J'ai eu bien souvent cette discussion avec les élèves... Et que dire des collègues radicalement contre l'inclusion?
Ce que j'ai aimé, c'est que cette BD n'est pas uniquement documentaire, c'est avant tout l'histoire d'un homme perdu dans sa vie (il a fait un burn-out, a été licencié et sa compagne l'a quitté) qui cherche à se reconstruire. Au départ stressé, passif, peu loquace ("On sent que t'es pas tout à fait dans ton élément"), il évolue peu à peu au contact de ces enfants et avec l'aide de sa collègue Maryama.
Matisse est un petit garçon touchant. Il a du mal à gérer ses émotions, ce qui fait écho chez Yvan, lui-même en instabilité émotionnelle. La maman de Matisse est elle aussi émouvante: durement éprouvée par l'autisme de son fils, elle voit sa scolarisation comme un soulagement et un réel progrès. Et même si "on ne peut pas réparer tous les problèmes" des élèves (certains ont des situations familiales compliquées), l'ex-ingénieur informatique finit par se sentir utile. Il voit que Matisse progresse dans ses apprentissages sociaux et c'est en partie grâce à sa bienveillance et sa patience.
Travailler dans l'éducation n'est pas simple mais c'est aussi, malgré tout, "faire quelque chose qui a du sens". Peut-être qu'être AESH n'était qu'une "mission", un passage, pour Yvan. En tout cas, elle l'a amené à réfléchir sur lui-même et sur ce qu'il voulait vraiment dans la vie. S'il a beaucoup donné aux enfants, ceux-ci lui ont aussi beaucoup apporté. Certaines personnes dans le métier l'oublient trop souvent...
Patricia Deschamps, mars 2026