L'enfant de Noé

roman d'Eric-Emmanuel SCHMITT

Joseph, tu es l'un des derniers survivants d'un peuple glorieux qui vient d'être massacré. Six millions de juifs ont été assassinés... (...) tu dois témoigner qu'ils ont existé à l'heure où ils n'existent plus.

Magnard, 2010, 136 p.(Classiques & Contemporains)
Magnard, 2010, 136 p.(Classiques & Contemporains)

Belgique, 1942.

 

Fils d'un tailleur juif bruxellois, Joseph est confié par ses parents aux Sully dès les premières rafles nazies. Mais la police ne tarde pas à débarquer chez le couple, alertée par une dénonciation. Alors Joseph est confié à un prêtre catholique, le père Pons.

 

Comme de nombreux autres enfants juifs, Joseph devient pensionnaire à la Villa Jaune. Un grand lui sert de parrain, Rudy. Celui-ci lui explique que pour mieux passer inaperçu, le petit garçon doit mettre de côté sa religion juive et se familiariser avec les rites catholiques...

Mon avis :

Quelle scène d'ouverture émouvante ! Située juste après la guerre alors que le père Pons recherche les parents des enfants juifs sauvés, on se trouve immergé dans la tête du petit Joseph qui défile devant la foule, espérant de toutes ses forces être reconnu : "J'avais dix pas pour me faire voir, dix pas pour obtenir une famille, dix pas pour cesser d'être orphelin". Dès lors on s'attache à ce petit bonhomme ballotté qui raconte son histoire rétrospectivement, même si l'on sait du coup qu'il s'en est sorti.

 

Car le cœur de l'intrigue n'est pas la survie de Joseph mais bien l'amitié quasi filiale qui se développe entre lui et le prêtre catholique. Le père Pons ne se contente pas d'héberger les enfants, il s'intéresse véritablement au judaïsme, tentant de comprendre les fondements de cette religion, d'établir des ponts avec la sienne, et d'en saisir les différences. Tel Noé qui, craignant de voir disparaître les créations divines sous le déluge, s'efforce de sauver chaque espère animale, Pons s'évertue à collectionner et étudier tous les objets emblématiques de la religion juive au cas où Hitler parviendrait à réaliser une extermination complète de ses représentants. 

 

Fasciné, Joseph engage avec le père une série d'échanges réflexifs, analysant ensemble les deux religions ("Les chrétiens sont ceux qui se souviennent [du Messie] et les juifs ceux qui l'espèrent encore."), y prenant le meilleur ("La religion juive insiste sur le respect, la chrétienne sur l'amour."), dans une belle leçon de tolérance et d'ouverture à l'autre. Plus tard, en digne "enfant de Noé", Joseph aura la lourde mais digne tâche en tant que survivant, de sauvegarder cette culture et cette religion juives si périlleusement préservées.

 

Une belle leçon de vie, avec cependant un arrière-goût d'amertume : l'Histoire nous prouve régulièrement qu'il y a toujours une nouvelle "collection" à démarrer...

 

Patricia Deschamps, mai 2015


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