Chaque soir à 11 heures

roman de Malika FERDJOUKH

Après une profonde inspiration, j'ai fendu la pieuvre de brume. Sur les pavés terreux, mes semelles se raclaient la gorge pour se donner du courage. L'impasse était un canyon entre des dos d'immeubles, si étroit que personne n'aurait pu y avancer les poings sur les hanches (mais qui s'amuse à marcher les poings sur les hanches dans une impasse pleine de brouillard ?). Une lanterne s'alluma dans le fond du passage, révélant un portail vert et rouillé entre deux pilastres de pierre. "Fausse-Malice", m'indiqua l'anémique lumière qui s'éteignit sitôt que je poussai le portail. Des pierres, de la terre, des mousses freinaient. J'ai refermé par saccades, puis j'ai levé les yeux et la maison m'apparut.

Flammarion, 2011, 401 p.
Flammarion, 2011, 401 p.

Depuis deux mois, Wilhelmina, 16 ans, en 1èreS, sort avec Iago, le plus beau mec du lycée, qui est aussi le frère de sa meilleure amie Fran. A la différence de Willa, Iago et Fran ont tout à fait leur place dans ce lycée huppé : leur père est le riche propriétaire d'un luxueux hôtel parisien dont ils occupent le dernier étage.

 

Ce soir-là, Fran y fête ses 17 ans en grandes pompes. Mais Iago se fait distant, ne faisant qu'une brève apparition en fin de soirée. Alors Willa discute avec d'autres, faisant notamment la connaissance de l'étrange Edern, impressionné par sa démo de saxo.

 

Le lendemain, elle trouve un papier glissé dans l'étui de l'instrument : Edern l'invite chez lui afin de jouer en duo avec sa petite sœur pianiste...

Mon avis :

♪ Out of nowhere ♫ Charlie Parker
♪ Out of nowhere ♫ Charlie Parker

Ce qui surprend au premier abord dans ce livre, c'est le style. Willa a l'esprit aiguisé et sa façon de s'exprimer ne manque pas de piquant ! Il en résulte des dialogues quelque peu surréels et un langage combinant références littéraires, mots anglais, néologismes et expressions familières. Ajoutez à cela une panoplie de personnages étranges aux noms tout aussi bizarres (à commencer par les parents de Willa, "mère débordée-absente" et "père ado forever" qu'elle appelle par leur patronyme complet), et vous obtenez un résultat un peu détonnant !

Détonant également le contraste entre le monde des Hilbert (Fran et Iago) et celui des Fils-Alberne (Edern et sa sœur Marni). Luxe tapageur d'un côté, "splendeur évanouie" de l'autre. Et une superbe description de "la maison dans l'ombre et la brume" la première fois que l'héroïne s'y rend, entre roman noir, fantastique et frissons. L'intrigue oscille d'ailleurs entre plusieurs genres : sentimentale au départ, elle vire ensuite au suspense avec l'incident du musée, et prend une connotation surnaturelle avec la mystérieuse horloge du manoir.

Au final, chaque pièce de cette intrigue en puzzle trouvera sa place pour une explication tout à fait rationnelle. Et je ne suis pas mécontente d'avoir lu ce roman avant d'en découvrir l'adaptation en bande dessinée.

Patricia Deschamps, janvier 2016

 


Casterman, 2015, 89 p.
Casterman, 2015, 89 p.

Mon avis :

Une bande dessinée dont le graphisme, très réussi, rend bien l'atmosphère feutrée du roman. Les couleurs chaudes contrastent avec le bleu nuit, et certaines vignettes sont vraiment magnifiques, comme celles représentant Paris de nuit (p.1 ainsi que la pleine page 47, sur les toits), le duo de musiciennes (p.34), ou encore l'atelier de Carlotta (p.68). Par contre la découverte de "Fausse-Malice", le manoir des Fils-Alberne, n'est pas aussi terrifiante que la description qu'en fait Malika Ferdjoukh.

L'histoire, bien scénarisée, va à l'essentiel, même si certains détails diffèrent par rapport au roman. Il manque la scène où Willa et Edern se rapprochent pour la première fois et leur premier baiser n'est pas aussi romantique que dans la version originale. De même, certains passages sont un peu expédiés et je ne suis pas sûre que quelqu'un qui n'a pas lu le roman comprenne toutes les subtilités de l'intrigue. On perd également toute la verve de l'héroïne, même si certaines répliques sont fidèlement reprises et que le langage original de Marni ("Le boogie-woogie, ça me joyeuse !") est conservé.

Petite cerise sur le gâteau : un cahier graphique, en fin d'ouvrage, évoque les différentes étapes de réalisation d'une planche, du crayonné au noir et blanc, puis les passages couleur. Un making of qui fait réaliser l'ampleur du travail !

 

Patricia Deschamps, janvier 2016

Retrouvez Takalirsa sur Facebook, Babelio, Instagram  Youtube, Twitter et Tik Tok

Making of d'une chronique