Le sel de nos larmes

roman de Ruta SEPETYS

On dirait qu'elle est pleine de larmes qui attendent, patientes, le moment de tomber.

Gallimard jeunesse, 2016, 477 p. (Scripto)
Gallimard jeunesse, 2016, 477 p. (Scripto)

Hiver 1945. Alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, les troupes soviétiques envahissent la Prusse orientale. Une évacuation massive de la population commence. Des milliers de réfugiés entament une marche effrénée vers la liberté.

 

Parmi eux, quatre jeunes gens d'origines différentes se croisent et se trouvent liés par le destin pour surmonter ensemble le froid mordant, la faim, les bombardements aériens, les contrôles d'identité, qui empêchent beaucoup de leurs compagnons de route d'atteindre leur but : embarquer sur le Wilhelm Gustloff, un énorme navire qui doit leur permettre de gagner l'Allemagne...

 

Texte : service de presse Gallimard jeunesse

Mon avis :

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Un roman à quatre voix qui aborde la Seconde Guerre mondiale d'un point de vue original : "à travers les yeux de jeunes adultes issus de différents pays et contraints de laisser derrière eux tout ce qu'ils aimaient".

Si l'auteur a réalisé un remarquable travail de recherche pour évoquer l'opération Hannibal ("massive opération d'évacuation des réfugiés par voie navigable") à bord du Wilhelm Gustloff ("plus grande catastrophe maritime de tous les temps") et pourtant méconnue, ce sont avant tout les émotions qui marquent dans cette histoire.

 

On ne sait pas grand chose des quatre protagonistes autour desquels planent mystère et secrets. Pologne, Prusse-Orientale, Lituanie : les réfugiés proviennent des quatre coins de la zone géographique (carte à l'appui), animés de sentiments multiples (culpabilité, peur, mauvaise conscience, vengeance), mais tous motivés par le même objectif : fuir les Russes, retrouver un semblant de sécurité en Allemagne, et peut-être retrouver certains de leurs proches épargnés par le conflit. Le hasard a mis la fragile Emilia, 15 ans, sur le chemin de Florian "le chevalier", ce jeune Allemand en âge de combattre et qui pourtant ne porte pas d'uniforme... Apprenti dans un musée d'art national destiné à Hitler, il a restauré de nombreuses œuvres, ce dont il semble se repentir. Quelle est cette étrange mission dont il est paraît-il investi ? A cause d'Emilia, qui se révèle enceinte de huit mois, il se retrouve obligé de se joindre au groupe hétéroclite de réfugiés qui chemine vers le port. Parmi eux, "un vieux cordonnier plein de bonté, un petit orphelin, une jeune aveugle, une espèce de géante qui ne cessait de se plaindre", et Joana, une infirmière "solitaire qui se languissait de sa famille et aspirait à une seconde chance". Quel souvenir hante la jeune femme ? C'est certainement le personnage qui m'a le plus touchée, par son dévouement aux autres, cette force de caractère qui la fait avancer malgré le contexte, et malgré sa souffrance enfouie.

Et puis il y a Alfred, le marin nazi qui travaille à bord du paquebot. Un garçon chétif, instable, bercé d'illusions sur lui-même, qui fait à la fois peur et pitié. Alfred qui écrit des lettres imaginaires à une certaine Hannelore...

 

La scène d'embarquement marque le début d'une série d'épisodes atroces. Si la longue marche des réfugiés "tous épuisés et dans un état pitoyable" était touchante, la déroute au port se révèle bouleversante. Il faut batailler pour obtenir un laisser-passer, jouant l'atout des enfants (prioritaires), quitte à éclater les familles... On abandonne les bagages, dernières attaches du foyer, les animaux aussi, on s'entasse, subissant des heures d'attente et des contrôles de papiers humiliants... Pour au bout du compte voir le bateau partir sans soi ! Le départ est horrible, on y voit des mères lancer leur nourrisson aux passagers du pont dans l'espoir de les sauver, mais ceux-ci s'écrasent contre le flanc du navire avant de sombrer dans la mer... Ils sont près de 10 000 passagers parqués alors que le Gustloff est prévu pour en accueillir 1500... et comme sur le Titanic, pas suffisamment de canots de sauvetage...

Le désespoir et la peur sont palpables tout du long, jusqu'au drame final... Les survivants, peu nombreux, seront marqués à vie : "Regardez ce que cette guerre a fait"... "Staline a volé plus que la terre, il a volé jusqu'à la dignité humaine"... Et à travers ce roman, c'est l'oubli que Ruta Sepetys s'évertue à combattre : "Une fois les survivants disparus, il ne faut pas laisser la vérité disparaître avec eux".

Une histoire indispensable à connaître !

Patricia Deschamps, juin 2017

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