La langue des bêtes

de Stéphane SERVANT

Les yeux ourlés du faon se posent sur la Petite. Et leurs regards se mêlent. Les mêmes yeux. Noirs et ronds. Insondables. (...) Et cette expression perpétuellement étonnée, comme si le monde était un immense point d'interrogation.

Le Rouergue, 2015, 443 p. (doado)
Le Rouergue, 2015, 443 p. (doado)

Il était une fois, au fond des bois, dans un lieu nommé le Puits aux Anges, une fillette appelée Petite, vivant avec une ancienne troupe de cirque aux abords d'un vieux chapiteau délabré, entouré d'épaves de voitures. Voilà longtemps qu'ils ne donnent plus de spectacle, vivant isolés de tous, comme des sauvages.

 

Mais voici qu'un jour, Petite découvre un chemin de piquets oranges dans la forêt : un chantier gigantesque se prépare, la construction d'une autoroute, ce qui signifie l'expulsion pour eux...

 

On leur propose un logement social au village, on leur impose d'envoyer Petite à l'école. Mais dans ce milieu empreint de croyances et de légendes où l'on vit en communion avec la nature et les animaux, on entend bien défendre farouchement sa liberté...

Mon avis :

Si ce livre est un conte, il est à la fois poétique et cruel. S'il est un roman, il est inclassable !

C'est une drôle de troupe hétéroclite qui gravite autour de Petite : un vieux clown, Pipo, et son tout aussi vieux (et édenté) lion Franco ; un nain joueur d'harmonica, Major Tom ; un ancien marionnettiste ventriloque, Colodi (comme l'auteur de Pinocchio) et son pantin aux traits grossiers, Gepeto ; Père, surnommé l'Ogre, ancien lanceur de couteaux qui, ayant "le goût du sang", s'adonne volontiers à la chasse ; et la mère de Petite, Belle - malgré sa main tordue (accident de trapèze ?). Personnages certes typiques des contes, mais qui forment une troupe décadente, n'étant plus que l'ombre d'eux-mêmes, ne faisant plus rêver personne...

 

Et pourtant, ceux-là ont une philosophie de vie qui fait réfléchir. Sur notre civilisation qui détruit tout, la nature, les savoirs ancestraux, qui nous rend dépendants (submergés ?) de la technologie, qui empêche de prendre le temps de vivre, de méditer. Pipo et les autres sont les ultimes survivants d'un monde où l'on croit aux histoires, celles qui se déroulent dans le chapiteau sous l’œil émerveillé des petits et des grands, et celles qu'on raconte autour du feu, le soir, après la représentation... Aujourd'hui les hommes ne croient plus en rien, ils ont oublié la langue des bêtes, préférant les mettre en cage, ou les offrir en cadeau, alors que "les animaux sont faits pour être libres". Petite aussi a l'impression d'être en cage à l'école... On l'observe, on la bouscule, parce qu'elle est différente, "bête et débile", mais pour la fillette, ce sont les autres, les sauvages ! Et le maître qui veut absolument qu'elle écrive, alors que Petite est consciente du pouvoir des mots, cette capacité qu'ils ont à tisser des liens entre les gens et les événements... Il faut les manipuler avec soin ! Tout comme elle manipule, dans sa cabane, les os des animaux morts afin de leur redonner une forme de vie, avec quelques branchages et un peu d'argile... Oui, Petite a une sorte de pouvoir cosmique, elle ressent certaines choses sans vraiment se les expliquer : "Je ne suis pas folle (...). Ce sont eux qui ne veulent rien voir. Qui ne savent pas voir." Avec ses rituels, elle espère d'ailleurs réussir à faire renaître la Bête, celle de la légende du Puits aux Anges, qui autrefois est venue venger les enfants... Peut-être réussira-t-elle également à sauver sa petite famille menacée d'expulsion ? Car "nul ne pouvait dire ce qu'il adviendrait quand la Bête se réveillerait"...

 

On l'aura compris, ce roman dégage une ambiance toute particulière, faisant naître à l'esprit des visions presque surréalistes. Tel un chaman, l'auteur hypnotise avec son écriture aux allures de transe. Ou pas. Il peut être difficile d'entrer (et de rester) dans ce genre de lecture qui nécessite, je pense, de se mettre dans des conditions propices. Mais une fois que l'on est capté, il ne reste qu'à se laisser bercer par Petite et les histoires qu'elle raconte, encore et encore, "pour faire briller ce qui reste de beauté dans ce monde d'infinie solitude", à se laisser persuader que malgré tout, "le beau et les rêves sont encore possibles"...

"Un livre un peu fou, un livre un peu triste", et en même temps profondément poétique.

Avril 2016

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