Guenon

roman de Pierre-Antoine BROSSAUD

J'ai cru que la journée allait jamais se terminer. J'ai cru que j'allais jamais tenir, que j'allais finir par partir et rentrer. Quand je me suis retrouvée dans la rue, j'ai recommencé à respirer un peu mieux mais je savais que tout ça allait recommencer dès le lendemain matin et je me demandais comment j'allais faire.

Rouergue, 2019, 200 p. (doAdo) ISBN 978-2-8126-1774-4
Rouergue, 2019, 200 p. (doAdo) ISBN 978-2-8126-1774-4

 

Au collège, on la traite de guenon. Parce qu'elle est grosse, Manon, c'est une bonne élève de 3e effacée, qui ne trouve sa place nulle part. Alors elle nous raconte, d'une voix naïve et bouleversante, comment elle fait pour survivre dans la communauté des ados, son admiration pour sa cousine parfaite. Comment vivre dans un corps qu'on n'aime pas ?

 

Pourtant un événement se produit durant cette année de 3e : Manon rencontre Amaury, un ado déscolarisé, assumant sa propre marge. Pour la première fois, elle croit qu'un garçon pose sur elle un vrai regard.

 

(4e de couverture)

Mon avis :

Le harcèlement abordé entre pudeur et cruauté.

Ce que Manon subit chaque jour, on l'apprend par bribes, au fil des indices qu'elle glisse l'air de rien dans ses propos. La difficulté à traverser la cour de récré (en regardant ses pieds), de peur des invectives. Le fait qu'elle mange presque toujours seule à la cantine (il n'y a que Maela qui la tolère). Qu'elle s'évertue à ne pas avoir de trop bonnes notes ("Je voulais pas me faire traiter de sale intello"). Qu'elle n'ait pas l'habitude qu'on l'appelle par son prénom. Parce que pour tout le monde, elle est "Guenon", surnom méprisant donné par Jade la peste.

 

Oui Manon est une jeune fille douce et discrète, "très secrète" car personne ne soupçonne son calvaire quotidien. Un mal-être qui semble durer depuis un moment, depuis la primaire (elle est en 3e!..) puisqu'elle évoque "comment on m'embêtait, comment on se moquait de moi depuis le début, depuis tout le temps"... Quand est-ce que tout a basculé? Il y a pourtant eu des moments heureux, notamment avec sa cousine Jeanne à qui tout réussit ("je sais pas s'il y a quelque chose où elle n'est pas excellente"), sans que cela suscite la moindre jalousie de la part de Manon. Mais Jeanne est partie à New York.

 

Alors malgré les insultes de plus en plus virulentes ("Tu pues, Guenon! Va te laver, sale clodo!"), en classe comme sur les réseau sociaux, Manon se tait. Elle a peur d'en parler à sa mère ("elle m'aurait dit que je me faisais des idées, que j'exagérais"), honte aussi, et "les mots restaient coincés dans ma gorge".

Heureusement il y a Amaury. Il vient d'emménager, souffre de phobie scolaire, ne sait rien de ce qu'endure Manon au collège et porte sur elle un regard neuf. Avec lui l'adolescente se sent bien, pleine d'énergie, "prête à relever tous les défis", à faire un régime pour perdre du poids, à se faire belle à nouveau. Mais ses sentiments naissants ne seraient-ils pas en train de l'aveugler?

 

La fin est surprenante, presque choquante. Il est question de désillusion, de souffrance à son paroxysme, une souffrance qui amène à devenir ce que les gens voient en nous puisqu'il est impossible de changer ni même de se faire accepter. C'est abrupt et pourtant on garde l'espoir que l'ampleur de la situation déclenche une prise de conscience de la part des proches de la pauvre Manon... Sinon c'est tout simplement insoutenable.

Novembre 2019


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