Dis-moi si tu souris

Eric LINDSTROM

Nathan, 2016, 392 p.
Nathan, 2016, 392 p.

Parker, 16 ans, est aveugle, cependant cela ne l'empêche pas d'être autonome. Le matin, elle va même courir seule au stade d'à côté. En classe, elle est secondée par Molly mais il est hors de question qu'on la prenne en pitié, encore moins pour une idiote !

 

A la maison, rien n'est simple depuis la mort de son père : sa tante Celia est venue s'installer chez elle avec son mari et ses enfants, et Parker a bien du mal à se faire à cette nouvelle vie.

 

Et voilà qu'à la suite de la fusion des deux lycées de secteur, Scott Killpatrick fait son retour à Adams. Scott qui a autrefois bafoué la Règle n°1 de Parker : "Ne jamais me faire de coup bas. Jamais. Encore moins en profitant de ma cécité. Encore moins en public."...

Mon avis :

Quelle verve ! Cette Parker a une sacrée personnalité !

Avec ses bandeaux sur les yeux et sa manière bien à elle de dire les choses, Parker ne passe pas inaperçue. On accroche d'emblée à cette adolescente malmenée par la vie qui se bat au quotidien pour garder un semblant de normalité. Refusant toute aide inutile, abhorrant la condescendance, Parker s'organise pour maîtriser son environnement et impose des règles aux autres afin de ne jamais être prise au dépourvu. Ne pas voir leurs réactions constitue à la fois un handicap et un atout : "L'un des effets secondaires de la cécité de Parker, ç'a été de la rendre de plus en plus dure dans ce qu'elle disait aux autres". Cette "sincérité" nous vaut des dialogues enlevés particulièrement savoureux, notamment lors des séances qu'elle co-anime avec sa copine Sarah le matin à leur stand psy (comme Lucy dans Snoopy!) : à l'image de la petite peanut, l'adolescente est "une vraie teigne" ! Elle pratique également un humour noir qui ne peut que faire sourire : "Les mots me manquent pour exprimer la passion des aveugles pour le lèche-vitrine" !..

 

Cependant, on sent bien qu'il s'agit d'une énorme carapace cachant une certaine fragilité. A mi-parcours, le ton change d'ailleurs radicalement. Suite à un enchaînement d'événements, la "carapace d'insensibilité" se fissure. "Perdue, seule, triste, à la dérive", Parker se met à douter : n'a-t-elle pas été injuste en rejetant Scott ? Est-elle une véritable amie pour Sarah ? N'est-elle pas trop peste avec les autres à force de vouloir se protéger ? Est-elle amoureuse de Jason ou juste en manque affectif à force de rejeter tout contact avec les autres ? Car en réalité son père, mort à peine trois mois plus tôt, lui manque cruellement ! Pour compenser son absence, Parker s'invente chaque jour des conversations imaginaires avec lui, dans lesquelles elle livre ce qu'elle a sur le cœur - comme elle le faisait auparavant. Mais à vouloir (se) persuader qu'elle est forte ("plusieurs mois de déni et de refoulement"), la jeune fille a complètement occulté la période de deuil nécessaire à toute reconstruction psychologique.

 

Son "explosion" ("Tu es une bombe à retardement") entraîne une prise de conscience qui vient nuancer, bouleverser même, son caractère. Depuis la "trahison" de Scott, elle peine à faire confiance aux nouveaux alors que certain(e)s, comme Molly, ne cherchent qu'à lui être agréable ("on est en train de devenir amies"). Égoïste, elle n'a pas réalisé le sacrifice fait par sa famille qui a tout quitté pour venir s'occuper d'elle. "Tu n'es pas le centre du monde", lui fait constater Sarah qui n'ose plus évoquer ses propres problèmes. Certes Parker, à cause de sa cécité, a besoin qu'on lui dise les choses mais "Tout le monde a ses secrets. Tout le monde est un secret" : ce n'est pas parce qu'on ne lui parle pas de quelque chose qu'on a voulu la lui cacher. Il est parfois délicat de dire les choses tout haut. Ce long passage où "tout s'écroule autour de moi" est moins captivant, car l'héroïne s'y débat avec ses états d'âme. Mais une fois le lâché-prise accepté et la "nouvelle ligne de conduite" adoptée ("sincérité, mais avec gentillesse"), on retrouve la Parker tant appréciée, celle qui est "exigeante, épuisante, et jamais contente" mais ô combien attachante ! Elle réalisera la profondeur de sentiments de ceux qui l'entourent ("J'aime Sarah parce qu'elle était ma meilleure amie et qu'elle l'est restée à un moment où c'était devenu vraiment difficile"), y compris ce fameux Scott (un amour de garçon, "toujours là pour te rattraper"). Ainsi libérée de son "cerveau troll" qui la pousse trop souvent à envisager les situations sous un angle négatif, Parker atteindra son rêve : "pouvoir courir sans devoir m'arrêter", lors d'une scène mémorable dans laquelle le lecteur partage son euphorie.

"Je t'avais prévenue que je n'étais pas un cadeau"... mais des comme celui-ci, j'en veux bien plus souvent !

Avril 2017


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