Dans la peau d'un Noir

roman de John Howard GRIFFIN, paru en 1961

Qu'éprouve-t-on lorsqu'on est l'objet d'une discrimination fondée sur la couleur de votre peau, c'est-à-dire sur quelque chose qui échappe à votre contrôle ?

Gallimard, 1976, 248 p. (Folio)
Gallimard, 1976, 248 p. (Folio)

En 1959, un écrivain blanc, John Howard Griffin, hanté par le problème de la ségrégation raciale, décide de comprendre le fond du problème en devenant lui-même un Noir. Ayant coupé les ponts avec sa famille et ses amis, il trouve un docteur de la Nouvelle-Orléans qui, grâce à un médicament utilisé habituellement contre certaines maladies de la peau et une lampe à rayons ultraviolets, le métamorphose en cinq jours.

 

Le Blanc, donc, entre dans la peau d'un Noir. Pendant six semaines, il sillonne les Etats du Sud des Etats-Unis, empruntant tous les moyens de locomotion, dormant dans les taudis réservés aux gens de couleur, mangeant, vivant avec eux, comme eux. Peu à peu, il s'identifie à la condition de Noir.

Mon avis :

L'histoire authentique d'une étonnante expérience.

Métamorphosé en Noir, immergé dans leur communauté, Griffin vit de l'intérieur "la lutte sournoise" qui les met "perpétuellement aux prises avec les Blancs", et son témoignage est d'autant plus saisissant qu'il est véridique ! Retournant tout d'abord sur les lieux qu'il a l'habitude de fréquenter en tant que Blanc, Griffin se heurte à l'indifférence ("Ce soir, ils me regardèrent sans me voir.", "Personne ne faisait attention à moi."), au "regard désapprobateur" qui lui fait comprendre qu'il n'est pas le bienvenu, mais aussi à une hostilité non justifiée ("Ils auraient accepté sans hésitation le chèque de voyage d'un homme blanc.") et même à la haine. Lui est toujours le même homme, correctement habillé, instruit, disposant d'argent ; pour autant, avec sa peau désormais noire, "vous ne pouvez agir comme lorsque vous étiez un homme blanc. Vous ne pouvez pas entrer n'importe où."... Par exemple, en ville, trouver des toilettes pour Noirs est un parcours du combattant. Griffin se heurte aussi à de "vaines tentatives pour trouver un emploi". Ou alors, comme tous les Noirs, on le "contraint d'accomplir les besognes les plus serviles" avec un salaire à peine suffisant pour vivre. A la gare, il subit l'agressivité non fondée de l'employée et dans l'autobus, la "cruauté délibérée" de certains chauffeurs. Ainsi, il ne comprend pas bien "l'attitude des Blancs qui, individuellement, sont corrects et bienveillants, mais en tant que groupe s'ingénient à l'ordonnance d'une vie qui détruit le sens de la valeur personnelle du Noir". Les Blancs ont en effet tendance à "édicter des lois commodes plutôt qu'équitables"...

 

Poussant plus loin l'expérience, Griffin, qui parcourt les routes, va partager le quotidien d'hommes noirs croisés sur son chemin, avec qui il va longuement discuter et prendre part à la vie de famille. Emu, il va ressentir de l'intérieur le poids des préjugés ("l'image du Noir bruyant et effronté", la sexualité soi-disant débridée parce qu'ils n'ont "pas les mêmes inhibitions", leur "incapacité intellectuelle", etc.), la pauvreté extrême et surtout le sentiment d'injustice : "Mettez l'homme blanc dans le ghetto, supprimez-lui les avantages de l'instruction, arrangez-vous pour qu'il doive lutter péniblement pour maintenir son respect de lui-même, accordez-lui moins de loisirs, après quelque temps il assumerait les caractéristiques que vous attribuez aux Noirs. Ces caractéristiques ne sont pas issues de la couleur de la peau, mais de la condition humaine". Dès lors, comment ne pas saluer "le courage de ces gens" ?

De la même manière, Griffin va engager le dialogue avec des Blancs pour comprendre leurs points de vue, mais en réalité ce ne sont "que des prétextes pour justifier un comportement injuste et amoral"... Heureusement, dans des Etats comme l'Alabama, le combat de Martin Luther King commence à porter ses fruits et les Blancs de la jeune génération semble "meilleurs que ceux de la précédente".

 

Le retour à sa vie de Blanc ne sera pas simple pour l'écrivain. Désormais "je voyais sous un angle différent" car "mon esprit avait subi la même transformation que ma figure". Une fois rendue publique, son expérience met "l'opinion publique en ébullition", et même s'il n'a "pas été chargé de défendre la cause des Noirs", on lui demande à travers de nombreuses interviews de rendre compte de ses conclusions : "J'ai cherché ce qu'ils avaient "d'inférieurs" et je n'ai rien trouvé". A jamais marqué par ce qu'il a vécu et ressenti, il demeurera, à l'intérieur de lui-même, "en partie ou peut-être essentiellement Noir".

Patricia Deschamps, mars 2019


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