Comme des images

Clémentine BEAUVAIS

Il est rappelé aux élèves qu'il n'existe guère de "droit à l'oubli" sur Internet, et que les moteurs de recherche conservent durablement la trace des déclarations irréfléchies et/ou photographies douteuses qui pourraient gravement nuire à leurs aspirations futures.

Sarbacane, 2014, 204 p. (Exprim')
Sarbacane, 2014, 204 p. (Exprim')

Il y a un corps dans la cour du lycée Henri-IV.

Qui est-ce ? Que s'est-il passé ?

 

L’histoire commence le jour où Léopoldine a cassé avec Timothée pour Aurélien. Ou bien le jour où Tim, par vengeance peut-être, a envoyé un mail avec une vidéo de Léo nue à tout le monde. A ses amis, à sa sœur jumelle Iseult, à tous les lycéens, à leurs parents, aux profs : à tout le petit mais impitoyable monde de ce très prestigieux lycée parisien...

 

Léo doit assumer ces images. Il faut vite régler cette histoire pour pouvoir penser à autre chose, aux maths et à la physique, à la première S. Parce qu’on ne plaisante pas avec ces choses-là, dans cet établissement huppé où les adolescents ne pensent qu'à leur carrière future, se voyant déjà avocat, médecin ou ministre...

 

 

Mon avis :

Ayant beaucoup aimé Les petites reines du même auteur, j'ai eu envie de découvrir ce roman plus ancien se déroulant, qui plus est, dans un milieu que j'ai fréquenté brièvement (et heureusement !) lorsque j'étais en hypo-khâgne. J'ai été saisie dès les premières pages !

 

Les "images", ce sont ces lycéens de bonne famille à qui l'on met la pression afin qu'ils empruntent et représentent la voie de l'excellence : "Derrière chacun d’entre nous se tenait une famille qui agrafait des espoirs et des exigences depuis sa naissance." A Henri-IV (H-IV pour les intimes, ou encore Hache-Quatre pour les lucides), la réussite passe par la voie S et la prépa scientifique... Les mauvais bifurquent en L, ou pire, en ES. La narratrice elle-même, qui a "triché" sur son adresse pour intégrer ce milieu infect auquel elle n'appartient pas à l'origine, n'a qu'une envie : "que cette histoire se termine vite parce que ça me faisait baisser en maths" !.. Monde sordide dans lequel les adolescents sont "embrigadés dans une compétition féroce pour un avenir qui dépend d'un classement dans un concours national", dont on juge le devenir en fonction de la profession de leurs parents ("ça nous aidera à décider si vous serez puissant ou misérable, un petit soldat docile ou un emmerdeur."), et qui jugent que la meilleure punition pour l'acte immonde de Tim est de le recaler ("Il y a une justice. Tim ne passera pas en S.")...

 

Les "images", ce sont bien sûr celles, intimes, de la vidéo postée sur Youtube. Cependant ce n'est pas pour sa réputation au sein du lycée que craint Léo : en bon produit de H-IV, elle maîtrise l'art du paraître ("il faut que je montre que ça ne m'a pas atteinte"), et c'est avant tout "à sa carrière" qu'elle pense : "ça risque de rester sur Internet et plus tard, quand je passerai un entretien, si jamais ils me googlisent, je suis dans la merde." Mais si, en réalité, la plus touchée par cette histoire n'était pas celle qu'on croit ?

 

Car les "images", ce sont aussi Léopoldine et sa jumelle Iseult. Tellement semblables physiquement que tout le monde - à part la narratrice - les confond sans arrêt. C'est d'ailleurs à cause de la méprise d'une enseignante que la narratrice, au départ amie avec Iseult, s'est retrouvée avec Léo. L'amitié est-elle interchangeable elle aussi ? Les deux sœurs ont pourtant des personnalités diamétralement opposées. Et justement, Léo est plus sociable, a plus de tempérament. Trop, peut-être ? Pour elle, "Tu n'es qu'une bonne poire, une copine-kleenex, un pigeon", reproche Iseult à la narratrice. Jalousie ? Ou bien cruelle lucidité vis-à-vis d'un milieu qui fait des lycéens des moutons, dociles et malléables, prévisibles et surtout interchangeables comme autant de copies conformes insipides les uns des autres ? "J'aurais bien aimé qu'il y ait un scandale", regrette Iseult. La vidéo aurait-elle été l'occasion (manquée) de se rebeller contre ce système abject ? Elle a bien essayé Iseult, face à l'humiliant prof d'anglais ("Vous espérez vous échapper mais vous êtes coincés. Papa et Maman ne seraient pas d'accord, et vous n'irez jamais leur désobéir.", les nargue-t-il). Annabelle aussi d'ailleurs, la seule à avoir osé défendre publiquement Léo : "Putain, vous êtes vraiment des merdes. Vous êtes nuls, votre avenir est nul, vos vies seront nulles, une fois que vous aurez vos diplômes élitistes à la con, vous vous retrouverez seuls et pleins de vides et de tristesse dans votre bureau de PDG merdique !" Si Yseult réclame le droit à l'individualité, ce n'est pas uniquement en tant que jumelle ! Mais ses convictions auront des conséquences terribles...

 

Un livre sur les (dés)illusions plein de tension, dont on sent monter le drame au fur et à mesure que l'on reconstruit les événements grâce aux flashbacks. Un livre qui nous plonge dans le microcosme des lycées bourgeois, ce monde à part qui semble si éloigné de la "vraie vie" et qui est pourtant une réalité. Un livre raconté par une narratrice qui restera anonyme, qui pourrait être vous, qui pourrait être moi, car l'histoire qu'elle livre n'est-elle pas un peu celle de notre société en général ?

 

Patricia Deschamps, octobre 2016

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