Cendres de Marbella

roman de Hervé MESTRON

Ed. Antidata, 2017, 78 p.
Ed. Antidata, 2017, 78 p.

 

Ziz, 15 ans, est un jeune homme intelligent, travailleur et ambitieux. Pas le genre à végéter dans sa routine professionnelle, mais plutôt à peaufiner un plan de carrière et à prendre les rênes de sa propre petite entreprise. Le problème, c’est que son milieu professionnel, c’est la dope. Le haschich, pour être précis. Et que les caïds qui tiennent son quartier ne sont pas forcément du genre à encourager l’innovation, et encore moins l’indépendance…

 

(texte éditeur)

Mon avis :

"Marbella, on aurait dit une fourrière pour Porsche Cayenne et Jaguar." (p.51)
"Marbella, on aurait dit une fourrière pour Porsche Cayenne et Jaguar." (p.51)

Le parcours d'un petit dealer de banlieue parisienne, entre espoir et désillusion.

J'avoue avoir été déstabilisée au départ par le style de ce court roman: non seulement Ziz utilise de l'argot propre aux cités, mais de plus il s'exprime de manière un peu désabusée voire agressive. Et puis peu à peu on s'y fait et on entre pleinement dans ce qui fait son quotidien dans la tour Ravel.

 

Ce qui marque avant tout, c'est le jeune âge du héros: à 15 ans, Ziz vit seul (son frère K. est en prison) et pour survivre, il oeuvre déjà pour Dick, le maître local du trafic de shit. Un système pyramidal que l'adolescent compte bien gravir grâce à sa fiabilité et sa discrétion: "Moi, à 12 ans, je montais la garde aux points stratégiques de la cité. A 14, j'étais chouff mobile. Je tournais sur un scoot pour donner l'alerte. Après je suis passé au deuxième grade de chouff: vigile physionomiste. Surveillance des alentours et filtrage de l'entrée des clients". Désormais Dick l'envoie dealer dans les quartiers bourgeois de la capitale. Pour les jeunes comme lui, la délinquance "tu nais dedans, tu ne vois rien d'autre et tu ne connais rien d'autre"...

 

Et pourtant Ziz "rêve d'un autre monde". Il trouve un emploi d'agent immobilier pour avoir "un pied dans la légalité". Il sort avec Elsa, "une petite fille modèle" du VIIIe arrondissement qui aime jouer les bad girls. Pour elle il est Mat, sorte de doublure fantasmée, propre sur lui avec sa cravate et sa voiture de fonction "chezsoi.com", les billets plein les poches. Sauf que "ce n'était pas les visites des apparts qui me faisaient vivre" mais bien les pochons de shit qu'il écoule dans les beaux quartiers grâce à son pass (et sa belle gueule) d'agent immobilier... Oui Ziz aurait voulu "que les choses se passent autrement", amasser suffisamment de thune pour se la péter à Marbella en Espagne comme tous les caïds qui ont démarré comme lui, mais la vie, le destin, ça tient souvent à peu de choses, à un coup de (mal)chance...

 

Plus le récit avance et plus on sent la fragilité de Ziz sous les mots arrogants et c'est ce qui en fait tout l'intérêt. Bien que les affaires fleurissent pour lui, l'adolescent ressent "un putain de grand vide": "J'ai beau avoir de la thune à m'en torcher le fion, je n'ai pas trouvé la façon de le placer. Je suis obligé de souffrir pour avoir l'air d'un mec normal qui gagne légalement sa vie". Mais mérite-t-il autre chose?

La fin est saisissante et donne envie de découvrir la suite!

Patricia Deschamps, mars 2020

voir aussi "Les cancres de Rousseau" d'Insa Sané
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Un 2e conseil lecture pour 1 clic de plus !

Gardien du temple

C’était juste ça, la liberté, être comme j’étais sur un banc public.

Antidata, 2019, 64 p.
Antidata, 2019, 64 p.

 

Nous retrouvons Ziz, le jeune dealer entreprenant, à sa sortie de prison.

Physiquement amoché, moralement changé, Ziz retourne dans sa cité, où plus rien n'est vraiment comme avant : le cannabis a été légalisé, bouleversant les habitudes et l'économie locale. Pour continuer son chemin dans ce monde sans pitié, Ziz va devoir trouver autre chose...

 

(4e de couverture)

Mon avis :

Dix ans ont passé et c’est un Ziz complètement démoli psychologiquement que l’on retrouve (« Les nerfs, je ne les ai plus »), à cause de ce qui s’est passé en prison et que l’on apprend en filigrane. A la cité Ravel, « rien n’a vraiment changé. C’est juste pire qu’avant. » : le tapin a remplacé la beuh, l’empire de Dick s’est effondré mais celui-ci refuse de l’admettre ce qui lui donne des allures de looser (« On a changé d’époque et Dick il veut continuer comme avant. Or il n’était plus rien. »). Ziz ne porte pas vraiment de jugement, il cherche plutôt à s’adapter tout en reprenant sa ligne de conduite : trouver « un boulot honnête, déclaré ».

 

Ziz opte donc pour une formation d’agent de sécurité financée par Pôle Emploi (il y a une scène savoureuse avec le formateur qui se la pète et pousse les candidats à bout afin de tester leur sang froid). Et même si Dick le traite de « traître » parce qu’il cherche à se ranger, même s’il est conscient que c’est « un boulot de naze » obtenu grâce à un « certificat bidon », Ziz  a le sentiment que « c’est ce que j’ai réussi de mieux dans ma vie », que « quelque chose est en train de se construire », et surtout il ressent le « besoin d’effacer mes cauchemars ». Alors il fait des compromis avec Dick le « vicieux » qui le débecte mais dont il a besoin financièrement.

 

Bien sûr l’ironie n’est jamais loin («Ça me plaît d’apprendre toutes ces choses utiles») et le héros oscille constamment entre volonté de changement et dérision. Si une fois de plus sa bonne mise lui vaut de travailler dans un milieu huppé (un cercle franc-maçon) où il ne se sent pas jugé (« Putain, c’est la première fois ») et retrouve un peu de dignité, le destin lui réserve encore quelques mauvaises surprises. La fin, amère, désabusée, fait sentir tout le poids des origines socio-économiques sur l’individu.

En tout cas, chapeau à l’auteur dont la polyvalence me fait découvrir des œuvres et des thématiques très diverses qui me sortent de mes lectures habituelles !

 

Patricia Deschamps, mars 2020

handicap / musique
handicap / musique
musique / nouvelles
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humour / chien
humour / chien

Maître de cérémonie

Un mec peut toujours rebondir, même mal.

Ed. In8, 2021, 71 p.
Ed. In8, 2021, 71 p.

 

Ziz débute en bas de l'échelle aux pompes funèbres Santini, en tant que porteur de cercueil. Mais il ambitionne de se hisser rapidement au poste convoité de maître de cérémonie. Peut-être même pourrait-il aller jusqu'à diriger sa propre agence. Aux côtés de Nadège, la fille de la compta, il fait tout pour aller toujours plus haut. Mais voilà que Ziz se fait renvoyer par M. Santini... Il décide alors de tirer profit de ses performances développées au stand de tir.

 

(4e de couverture)

Mon avis :

C'est toujours un plaisir de retrouver Ziz à travers l'écriture fluide et prenante d'Hervé Mestron. J'aime la dualité du personnage, sa persévérance malgré les galères ("J'avais produit tellement d'efforts pour en arriver là"), sa volonté de toujours s'améliorer, de jongler avec son destin de gars de banlieue tout en maintenant certaines valeurs.

Situer l'action dans une entreprise de pompes funèbres, c'est original, et l'occasion d'une certaine réflexion sur le métier de croque-mort ("qui exige à la fois de l'empathie et une certaine distance") et sur le rôle des cérémonies mortuaires ("Tu fais encore exister la personne à travers un rituel"), même si la dimension commerciale de tout ça prend rapidement le dessus.

 

Il y a en effet un revirement au tiers du livre qui vient chambouler les bonnes intentions de Ziz... et les projections du lecteur! Le héros va apporter sa contribution à l'entreprise d'une manière quelque peu... inattendue! On sombre alors dans l'humour noir, c'est à la fois effrayant et extravagant, inimaginable... mais crédible. Nadège la comptable complice se révèle arriviste et calculatrice (ha ha), et plus elle se montre froide et insensible, plus Ziz, à l'inverse, se laisse submerger par sa sensibilité ("Trop émotif, c'est ça qu'il aurait dit Santoni, en se foutant de ma gueule"). Reste ensuite à vivre avec tout ça sur la conscience...

 

Patricia Deschamps, mai 2021

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relations mère-enfant/ado
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