
Gocéné, le vieux Kanak, a vu beaucoup de choses. Mais il y en a une, plus surprenante que les autres, dont le souvenir le ramène à Paris en 1931, l'année où les siens furent échangés contre des animaux. On était à la veille de l'inauguration de l'Exposition coloniale et tous les crocodiles du marigot venaient de mourir... Que faire ? Pourquoi ne pas troquer des "cannibales" fraîchement arrivés de Nouvelle-Calédonie contre des reptiles croupissant au fond d'un cirque allemand ?
(4e de couverture)
Mon avis :
La Kanaky-Nouvelle Calédonie est la dernière colonie de peuplement administrée par la France. En 1998, l'accord de Nouméa avait ouvert la voie d'une décolonisation négociée, reconnaissant au peuple kanak le droit à son indépendance. En attendant, les autorités françaises doivent respecter les droits de ce peuple autochtone.
Voilà ce que j'ai appris lors de la courte recherche effectuée en amont de ma lecture afin de mieux en comprendre le contexte. J'ai été surprise d'apprendre que l'indépendance de l'île, actée et préparée depuis plus de 25 ans, n'était toujours pas effective. Au dernier référendum, c'est encore le "non" qui est sorti majoritaire. Je suppose que les habitants sont conscients des difficultés économiques que le pays rencontrerait sans l'appui de la France.
Dans ce court roman, Didier Daeninckx raconte comment le peuple kanak (pas du tout cannibale) était perçu par les Français dans les années 1930. Lui, et les centaines d'autres représentants des colonies françaises à travers le monde ("vos frères en voie de civilisation"..!) qui sont tous rassemblés au bois de Vincennes. On est sous la présidence de Gaston Doumergue.
Gocéné le kanak explique qu'ils étaient traités comme des sauvages, voire comme des animaux: "parqués derrière des grilles, dans un village reconstitué au milieu du zoo de Vincennes, entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles", on leur demande de s'adonner à toutes sortes d'activités (par exemple, "grogner comme des bêtes pour faire rire les gens"...) sensées être représentatives de leurs coutumes (bonjour la caricature). On atteint le summum du mépris avec l'échange d'une trentaine de canaques contre des crocodiles prêtés par un cirque, "comme attraction exotique"...
Le récit change alors d'ambiance. Dévasté par l'enlèvement de sa fiancée Minoé, Gocéné se lance dans une course poursuite avec son compagnon Badimoin. Tous deux parcourent Paris, les policiers aux trousses, pour retrouver leurs compagnons. Bien sûr, "les gens nous regardaient comme des bêtes curieuses"... Et pour eux, "c'est la première fois qu'on vient en ville. Tout est trop compliqué, on ne sait pas comment ça marche". Heureusement ils feront la belle rencontre de Fofana le tirailleur sénégalais, qui en veut au gouvernement français d'avoir (aussi) exploité son peuple, et qui fait preuve d'une belle solidarité.
J'avoue avoir moins apprécié cet aspect-là, recherchant avant tout le côté historique des événements. Ce livre reste néanmoins un bon point de départ aux thèmes du colonialisme et de la discrimination raciale.
Patricia Deschamps, juillet 2026