Une chambre à soi

réédité sous le titre "Un lieu à soi" en 2016

de Virginia WOOLF (1882-1941)

Denoël, 2016, 171 p.
Denoël, 2016, 171 p.

 

"A Room of One's Own" rassemble une série de conférences sur le thème de la fiction et des femmes que Virginia Woolf prononça en 1928 à l'université de Cambridge. Ce vaste sujet a donné naissance à une tout autre question, celle du lieu et de l'argent, qui donne son titre à l'essai : "Une femme doit avoir de l'argent et un lieu à elle si elle veut écrire de la fiction." A la manière d'un roman, et s'appuyant sur l'histoire littéraire, Virginia Woolf retrace ainsi le cheminement qui l'a conduite vers cette célèbre thèse.

 

(4e de couverture)

Mon avis :

Dans cet essai mêlant fiction et réflexion, Virginia Woolf raconte comment elle est (péniblement) parvenue à prononcer sa conférence sur "Les femmes et la fiction". Elle évoque combien le sujet l'a déstabilisée, retrace le cheminement de sa pensée, avoue les écueils qu'elle a rencontrés tout en livrant ici et là les conclusions auxquelles sa démarche intellectuelle l'a menée. Le style est très déstabilisant car l'auteure mêle vie quotidienne (pour illustrer son propos) et réflexions en vrac, que le texte est plein de rêveries faisant souvent perdre le fil conducteur (un paysage, une situation, et l'imagination de l'auteur s'emballe, flirtant avec la poésie) et que l'on a parfois du mal à dégager l'essentiel des "tours et détours de mes cogitations".

 

Cependant, une fois que l'on est habitué à la façon d'écrire de Virginia Woolf, force est de reconnaître que ses idées sonnent juste. Si les femmes se sont mises si tardivement à l'écriture, observe-t-elle, c'est que les conditions n'étaient pas réunies. En cause, "la répréhensible pauvreté de notre sexe" qui a longtemps dépendu financièrement d'un père ou d'un mari, ne possédant rien en propre. En effet, la qualité de vie influe sur les préoccupations et les discussions, les élevant, ou pas. On n'a pas les mêmes conversations selon son niveau social ("Je réfléchissais à l'effet de la pauvreté sur l'esprit; à l'effet de la richesse sur l'esprit"). On n'a pas le même état d'esprit non plus ("Quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter"). On ne peut pas non plus "faire fortune et porter treize enfants".

 

D'autre part, dans une société "sous la coupe d'un patriarcat", la femme a longtemps été "le faire-valoir de l'homme". Elle n'est que "l'épouse de". Il est difficile, pour celle qui le souhaite, de trouver un travail intéressant et valorisant. Pire, on l'a longtemps jugée moins capable que les hommes, faisant peser sur elle de lourds préjugés quant à ses capacités intellectuelles. Si Shakespeare avait eu une sœur aussi douée que lui, on ne lui aurait pas pour autant proposé les mêmes opportunités que lui. Il y a d'ailleurs une étrange contradiction entre la femme de fiction décrite dans les romans de l'époque, et la femme réelle: "En imagination, la femme est de la plus haute importance (Antigone, lady Macbeth, Anna Karenine, Emma Bovary); en pratique, elle est insignifiante". Combien les femmes intelligentes ont dû être malheureuses autrefois!

 

En constatant que les femmes ont longtemps manqué de conditions propices à l'acte de créer (de l'argent, de l'éducation, de la disponibilité, un endroit où écrire au calme), Virginia Woolf élargit progressivement sa réflexion à la création littéraire en général. Si "la liberté intellectuelle dépend des choses matérielles", il faut aussi être libre d'écrire ce que l'on veut. Or les premières à se lancer ont été freinées par le jugement des hommes (une femme ne peut pas écrire sur n'importe quel sujet, tenir n'importe quel propos...). Il a donc fallu s'affranchir de la peur d'être dénigrée ou contestée.

Ensuite, il faut trouver son propre style d'écriture, se démarquer des auteurs masculins, ne pas chercher à les copier: "Hommes et femmes ont des perceptions différentes de la réalité", une sensibilité autre.

 

Virginia Woolf termine son élocution en encourageant les femmes de l'assemblée à ne pas se poser de questions mais plutôt à se lancer dans l'aventure: "Je vous demanderai d'écrire toutes sortes de livres, en n'hésitant devant aucun sujet". Les temps changent, les mentalités évoluent, et ce sont autant d'occasions à saisir: "Tant que vous écrivez ce que vous avez envie d'écrire, c'est tout ce qui compte", car "le plus important est d'être soi-même".

Patricia Deschamps, mars 2020


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