Qu'est-ce qu'on fout ici

roman de Shaïne CASSIM

Si peu de conversations entre nous, tout se diffuse sans avoir besoin d'être articulé par le langage, j'en suis effrayé, pas elle. Tout comme je m'inquiète à l'idée que le monde extérieur existe à peine dans notre histoire.

Gallimard jeunesse, 2023, 240 p. (Scripto)
Gallimard jeunesse, 2023, 240 p. (Scripto)

 

Patricia est une jeune femme entière, singulière, rebelle sans le savoir. Julian est un écorché vif, régulièrement assailli par la vague noire, une angoisse qui le mine dangereusement. Entre eux deux, l'attirance est magnétique. Mais l'amour fou et inquiet qui les lie leur permettra-t-il de donner un sens à la phrase de Blaise Cendrars tatouée sur le bras de Julian " Qu'est-ce qu'on fout ici" ?

 

(4e de couverture)

Mon avis :

La collection Scripto de Gallimard jeunesse fête ses 20 ans et je suis heureuse que ce soit l'occasion de découvrir la plume pleine de sensualité et de sensibilité de Shaïne Cassim. Ce roman n'est pas une histoire d'amour ordinaire mais plutôt celle d'une attirance irrésistible, aussi intense que douloureuse. Le récit, rétrospectif, est d'abord raconté du point de vue de Patricia alors que Julian vient de la quitter ("C'est fini"). Pourquoi, étant donnée la connexion au-delà des mots qu'il y a entre eux? On ne le saura qu'à la toute fin.

 

Patricia revient sur les débuts de cette relation qu'elle a pressentie douloureuse dès leur rencontre. Douloureuse parce que pour elle, c'est "effrayant le pouvoir qu'il a sur moi". Entre Julian et elle existe "ce truc incandescent", cette fusion "qui me bouleversait et me terrifiait à la fois" car la dépendance à l'autre engendre une forme de souffrance. Incertitude quant à la réciprocité des sentiments, sensation de manque quand l'on est séparés, peur d'être abandonné·e. Alors Patricia lutte contre l'attirance, puis refuse de former un couple officiel -en vain.

 

Quand on bascule du côté de Julian, on a la confirmation qu'il est aussi épris qu'elle, "décontenancé et charmé à la fois". On comprend aussi mieux les crises qui le traversent, ce qu'il appelle "la vague noire" ("fucking black wave"), "un truc royal qui cumule des hallucinations et une violente migraine".

Enfin on aura la version de Rosie, l'amie de Julian et témoin de cet amour torturé hors du commun. J'ai trouvé que cette partie n'apportait pas grand chose à l'histoire, même si Rosie en est un personnage important ("C'est mon double").

 

Je n'ai pas compris pourquoi Julian refusait de se faire soigner mais peu importe. L'autrice a su m'embarquer par son style si particulier, intense et éthéré à la fois, au travers de personnages forts qui s'interrogent sur eux-mêmes et leur (non) rapport au monde. C'était un moment de lecture un peu étrange, bouleversant et hors du temps, un amour fort d'adolescents mais raconté avec les mots de la maturité. Une histoire de résilience comme en est jalonnée la jeunesse, cette époque de la vie où chaque événement, y compris malheureux, contribue à construire l'adulte à venir.

 

Patricia Deschamps, janvier 2023


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