Mon père des montagnes

roman de Madeline ROTH

Qu'on m'apprenne à parler. Je veux même qu'on s'engueule. Ce sont les gens qui ont peur, les gens silencieux. C'est pas du respect, de ne rien se dire. A force, je suis sûr que ça gangrène, tout ce qu'on ne dit pas.

Rouergue, 2019, 73 p.
Rouergue, 2019, 73 p.

Lucas et son père ne partagent plus rien depuis longtemps. Et voici que sa mère les oblige à passer ensemble une semaine de vacances dans le vieux chalet familial. Un lieu paumé dans la montagne, sans eau, sans électricité ni même de réseau. Comment va-t-il réussir à tenir sept jours, seul avec un père qui n'ouvre jamais la bouche? Est-ce que sa mère ne l'aurait pas fait exprès, pour qu'enfin ils se retrouvent entre père et fils? Au fil des pages, leurs deux voix se croisent. Chacun remonte le fil de leur histoire commune, et du mur qui se construit entre eux. Les jours passent et Lucas découvre des cartes postales, envoyées d'Alaska par son père, alors qu'il avait 20 ans...

(texte: service de presse)

Mon avis :

"Comment il a été, avec moi, quand j'étais petit? Est-ce qu'il avait cette tendresse-là?". Lucas s'interroge sur ce père avec qui il a si peu d'échanges, avec qui il se sent si peu de points communs, qui lui semble si ordinaire ("Ça me rendait tellement en colère que mon père ne soit pas un héros"). Mais au-delà des relations père-fils, c'est sur sa propre identité que l'adolescent s'interroge, dans un mélange de peur de grandir ("On passe la moitié du temps à espérer grandir au plus vite - moi il m'arrivait parfois de vouloir redevenir un tout petit enfant") et de nécessité de s'inscrire dans une histoire familiale pour se construire.

 

Dans ce chalet à la montagne "sans téléphone, sans télé, sans console", Lucas est ramené à l'essentiel: la nature, soi-même... et son père, donc. Celui-ci, peu loquace, l'embarque dans son petit univers fait de paysages, de silence et de bricolage, loin de la fureur du monde. Les mots sont rares mais les sourires bien présents, et le moindre geste, significatif. Peu à peu, "on s'apprivoise avec mon père" et lorsque Lucas tombe sur une boîte de vieux souvenirs, notamment des cartes postales d'Alaska envoyées par son père à ses grands-parents quand il était jeune, il trouve le courage de poser les questions qui s'entassent dans sa gorge. Le dialogue reste succinct mais la parole se libère doucement entre eux. Il est intéressant d'avoir le point de vue du père ici et là, qui évoque les regrets, "les rêves qui s'étaient barrés", l'inutilité "de parler des choses qui ne reviendraient pas", de l'enfant grandi trop vite et qui était devenu "un étranger" qu'on ne comprend pas bien.

 

Oui "l'enfance, un jour, ça s'en va"... Côté enfant et côté parent. Mais ce n'est pas parce que l'on est différents qu'on s'éloigne forcément: "On peut s'aimer sans admirer, sans vouloir ressembler". Un enfant a besoin de créer du lien avec ses aïeuls: "J'étais le fruit de leur histoire à eux. En me parlant un peu de lui, j'allais savoir un peu plus qui j'étais, moi". Ainsi, un peu plus proche de ce père taiseux, Lucas sera-t-il en mesure "d'écrire mon histoire à moi".

Patricia Deschamps, mai 2020


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