Les femmes ne devraient pas se juger les unes les autres. (p.407)

Paris, 1967. À l'aube de la cinquantaine, Menie Grégoire, mère de famille bourgeoise, est recrutée par la radio RTL qui a décidé de renouveler ses programmes. Son rôle ? Faire parler les auditrices. En quelques semaines, c'est la déferlante. Les femmes de la France entière se confient à « la dame de cœur ». Bientôt, à l'heure de la sieste, elles seront des millions à suivre l'émission avec passion. Parmi elles, Mireille et sa sœur Suzanne, qui découvrent qu'elles aussi pourraient maîtriser leur destin.
Cinquante ans plus tard, Esther, une documentariste qui peine à se reconstruire, va replonger dans ces années pas si lointaines où le sort des Françaises semble d'un autre âge.
(4e de couverture)
Mon avis :

Découvrez le combat de Menie Grégoire à travers la reconstitution historique de sa petite-fille Adèle Bréau.
Cette plongée dans la France de la fin des années 60 se fait à travers le regard de quatre femmes: Menie elle-même, ses auditrices Mireille et Suzanne, et enfin Esther, autrice de notre époque faisant des recherches sur celle qui révolutionna les ondes en évoquant des sujets jusque-là tabous comme la sexualité, le plaisir féminin, la contraception, l'avortement et l'éducation sexuelle à l'école.
L'objectif de Menie Grégoire est de donner la parole à "ces femmes claquemurées dans des existences de l'ombre, soumises aux hommes et à la maternité". Mireille en est un exemple concret: enchaînant les grossesses (elle a déjà six enfants), elle souffre d'un abcès au sein dû à un allaitement ininterrompu, doit continuer à enquiller ses journées malgré la douleur, la fatigue... et les envies sexuelles de son mari qui n'a que faire de ses besoins à elle. Quant à sa jeune soeur Suzanne célibataire, elle se retrouve enceinte d'un séducteur qui s'est enfui.
A toutes ces femmes qui l'appellent à l'aide, Menie parle de liberté et d'indépendance. Avoir le choix de mener sa grossesse à terme ou pas, avoir une sexualité sans peur de tomber enceinte, guider son partenaire afin de prendre du plaisir à l'acte sexuel. Mais aussi travailler, passer le permis, demander l'aide de son mari pour s'occuper des enfants. Autant d'idées révolutionnaires pour l'époque qui valent à Menie, jugée "trop scandaleuse", bien des insultes ("Je fiche le bordel dans une société bien ordonnée")...
Ce qui aide Menie à tenir, ce sont justement ces Mireille et ces Suzanne à qui elle donne la force de prendre des décisions qui bouleversent le destin: "Ca lui ouvre des horizons, comme on dit. Des idées auxquelles elle n'avait jamais pensé". Même Esther, pourtant femme du XXIe siècle, va trouver dans la lecture des lettres et l'écoute des émissions, le déclic pour refuser sa soumission à Pietro qui a fait d'elle une victime de violences conjugales ("Ma vie est pleine de possibilités parce que des femmes comme Menie, et tant d'autres après elle, se sont battues pour cela. Je n'ai plus qu'à prendre mon destin en main.").
Ce que j'ai aimé chez Menie, c'est "la dépendance viscérale" qui la lie à son mari Roger: on peut être féministe et reconnaître son besoin de l'amour d'un homme. Leur relation est très forte, bien que compliquée à cause de la célébrité de Menie (dont souffrent également ses filles). En adoptant son point de vue, Adèle Bréau montre bien l'envers du décor et les doutes qui assaillaient son aïeule, aussi puissants que son empathie.
C'est un gros travail de recherche subtilement romancé, un livre à recommander et à offrir!
Patricia Deschamps, janvier 2026