Contes glacés

de Jacques STERNBERG

Editions Mijade, 2008, 183 p. (ZoneJ)
Editions Mijade, 2008, 183 p. (ZoneJ)

Le tapis

L'enfant avait placé une vaste caisse au milieu de la chambre et depuis quelques heures déjà, il navigait ainsi, le tapis figurant l'océan, la caisse un voilier de fort tonnage. Vers six heures, le père rentra du travail. Il pénétra dans le salon, il eut le temps de désapprouver l'idée de son fils, il atteignit à cet instant le tapis, coula à pic et se noya.

 

Le rideau

Il y avait quelques jours déjà qu'il habitait dans cette chambre d'hôtel. Au fond du placard, il y avait un cadre. Et dans ce cadre une photo assez inquiétante. Celle d'un désert dans lequel l'escalier d'une station de métro déployait ses marches, débouchant brutalement en pleine solitude. Appuyée au grillage circulaire, une femme attendait, pieds nus dans le sable.

L'homme regarda longtemps ce paysage. Sans conscience, sans pensée, sans le vouloir, il sortit de cette chambre, il gagna la station de métro la plus proche. Il disparut sous le sol. On ne retrouva jamais sa trace. Il existe cependant, dans une chambre d'hôtel, un cadre qui contient une photo. Elle représente un métro du désert avec deux personnages. Une femme et un homme.

 

Les ennemis

Tout d'abord, l'enfant avait capturé l'araignée. Il l'avait enfermée dans une boîte. Puis il avait capturé la mouche. Il l'avait enfermée dans une autre boîte.

Après quelques jours, quand l'araignée lui parut de taille à attaquer et la mouche de taille à se défendre, il déversa les deux adversaires dans un bocal en verre. L'enfant passa toute la soirée à guetter le drame, mais l'araignée s'était nichée dans un coin et la mouche dans un autre.

Ereinté, à bout de patience, l'enfant s'endormit. Alors l'araignée bougea et la mouche aussi. Les deux insectes s'accrochèrent à la paroi de verre, ils firent craquer le couvercle de leur prison et, en six minutes, ils dévorèrent l'enfant.

 

Mon avis :

Quel recueil de contes étrange ! C'est un mélange de fantastique à la Maupassant (où la folie n'est jamais loin), de descriptions d'objets humanisés façon Francis Ponge (poète du 20e siècle) et d'absurde à la Beckett (auteur de théâtre). Le style de ces courtes histoires (une page en moyenne) est percutant, avec des fins surprenantes, parfois atroces (main qui reste collée à la rampe d'escalier, robinet qui déverse du sang...), et honnêtement, souvent incompréhensibles !

 

Illusion et réalité se confondent sans cesse (reflet de miroir qui devient réalité ou qui agit en autonomie, personnages de tableaux ou de photos "vivants"), tout comme la frontière entre machines et humains : les unes fonctionnent en toute indépendance tandis que les autres errent, inactifs et déoeuvrés. Le recueil, découpé en plusieurs parties ("Les objets", "Les lieux", "Les êtres humains", etc.) est un amoncellement sinistre voire morbide d'usines vides et de gares désaffectées, de villes-prisons aux trains qui ne mènent nulle part, d'hommes et de femmes égarés conduits à la mort.

 

On y décèle bien évidemment une lugubre métaphore de notre société et de son fonctionnement trop souvent aberrant, et une réflexion sur la vacuité de l'existence : "Elle commença à s'ennuyer. C'était là son véritable but". Avec Jacques Sternberg, on est donc bien plus proche des contes philosophiques de Voltaire que de ceux de Grimm ! Reste à savoir quels élèves seront en mesure d'en comprendre et d'en apprécier la teneur... L'idéal selon moi est d'utiliser ce recueil comme support pédagogique en classe de français !

Décembre 2013

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