"Art"

pièce de théâtre de Yasmina REZA

Magnard, 2008, 81p. (Classiques & contemporains)
Magnard, 2008, 81p. (Classiques & contemporains)

Médecin dermatologue, Serge aime l'art moderne et Sénèque, qu'il trouve "modernissime".

 

Ingénieur dans l'aéronautique, Marc a des goûts plus traditionnels et ne comprend pas que son ami Serge ait pu acheter un tableau blanc avec des liserés blancs, "une merde", deux cent mille francs.

 

Quant à Yvan, représentant dans une papeterie, il aimerait ne contrarier aucun de ses deux précieux amis.

 

Mais les disputes esthétiques autour du tableau dégénèrent...

 

(4e de couverture)

Mon avis :

J'ai trouvé cette pièce encore plus délirante, tout en restant réaliste (à part peut-être la fin), que Le dieu du carnage ! L'affaire du tableau dévoile les personnalités et les relations véritables entre les trois amis ("Avec toi, je ris. Avec lui, je suis glacé.")...

 

Serge est jugé pédant avec son tableau hors de prix et c'est vrai qu'il donne l'impression d'être un pseudo intellectuel s'écoutant parler ("Lis Sénèque, il est modernissime.") D'ailleurs, s'y connaît-il vraiment en art contemporain ("Qu'est-ce qu'il a de flamand ? C'est une vue de Carcassonne.") ? Par ailleurs il tend à semer la discorde entre Marc et Yvan ("Il trouve que tu manques d'humour"). Car au départ, les hommes dialoguent deux par deux, entrecoupant ces discussions enflammés de monologues en aparté.

Marc est jugé indélicat et certes, il y a moyen de "dire gentiment les choses". Mais c'est celui qui va le premier se remettre en question. Marc est celui qui réfléchit, qui analyse ("Le mal vient de plus loin... Il vient très précisément de ce jour où tu as prononcé, sans humour, parlant d'un objet d'art, le mot déconstruction").

Yvain est celui qui joue les intermédiaires, c'est "le grand réconciliateur". Une attitude qui, selon Marc, recèle sinon de l'hypocrisie, du moins une certaine faiblesse de caractère.

 

A mi-parcours voilà les trois comparses réunis et la situation dégénère : "Tu me cherches aujourd'hui." Yvan, qui s'efforce une fois de plus d'éviter le conflit ("Moi je fais ce que vous voulez.") se fait taxer de lâche : "Tu pourrais, un jour, avoir une opinion à toi." A partir de là, c'est sa fête, Marc et Serge se mettent enfin d'accord... contre son mariage à venir ! "Quel avilissement", "Yvan, tu n'as pas de consistance"... Les accusations fusent, toutes plus brutales les unes que les autres et en même temps irrésistiblement drôles, surtout que les concessions du quadragénaire à sa future épouse révèlent en effet un caractère plutôt faible ("Je ne peux pas [annuler le mariage]. La papeterie est à son oncle (...)").

 

Au final, c'est une amitié de quinze ans qui est remise en question : "Je ne sais plus ce qui me relie à Yvan"... Parfois les gens évoluent et ne se trouvent plus d'affinités: "Il fut un temps où tu étais fier de m'avoir pour ami." J'ai trouvé le dénouement surprenant au regard de tout ce qui s'est dit. C'est Yvan qui, en exprimant enfin une opinion, désamorce la situation par l'humour : "Un cataclysme pour un panneau blanc... Une merde blanche !.." Et c'est bien ce que l'on retiendra de ce texte qui m'a fait beaucoup rire avec ses nombreuses répliques cinglantes !

Janvier 2019

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